Marine Le Pen inéligible : le scénario d'une dyarchie RN se précise pour 2027
Analyse étendue de l’article publié sur ma page LinkedIn le 1er avril 2025.
La condamnation de Marine Le Pen à 5 ans d'inéligibilité avec exécution provisoire ouvre la voie à une reconfiguration inédite du paysage politique français. Analyse des implications constitutionnelles et des stratégies possibles pour le Rassemblement National.
En décembre dernier, j'explorais l'hypothèse qu'une éventuelle condamnation de Marine Le Pen pourrait, paradoxalement, faciliter l'accession au pouvoir du RN via un "ticket présidentiel" Bardella-Le Pen. L'actualité judiciaire et les analyses juridiques récentes apportent aujourd'hui un éclairage nouveau sur ce scénario.
Les fondements juridiques d'une dyarchie possible : un débat ouvert
La question de savoir si une personne frappée d'inéligibilité peut occuper des fonctions gouvernementales fait l'objet d'un véritable débat juridique, sans consensus clair parmi les constitutionnalistes.
Benjamin Morel, maître de conférences à l'université Paris-Panthéon-Assas, affirme dans Les Échos : "Même inéligible, Marine Le Pen pourrait être nommée à Matignon." Mais cette position est loin de faire l'unanimité dans le monde juridique.
Dans un article du Monde, Anne-Charlène Bezzina, constitutionnaliste à l'université de Rouen, défend cette possibilité en s'appuyant sur une interprétation "stricto sensu" de la notion de fonction publique : "ministre n'est pas une fonction publique précisément parce que la fonction publique s'est construite sur le principe d'indépendance du politique."
À l'inverse, l'avocat Pierrick Gardien considère que cette interprétation est "trop restrictive" et que l'inéligibilité emporte bien "interdiction d'exercer une fonction publique, ce qui comprend les personnes dépositaires de l'autorité publique, et donc les fonctions ministérielles."
Le professeur Romain Rambaud, fondateur du blog du droit électoral, partage cette opinion, estimant que "le terme de fonction publique doit recouvrir le ministre comme elle recouvre le maire ou l'adjoint au maire."
L'absence de jurisprudence claire sur ce point spécifique laisse la question en suspens et pourrait donner lieu à d'intenses batailles juridiques si ce scénario venait à se concrétiser.
Plusieurs horizons stratégiques pour le RN
Face à cette situation, trois stratégies complémentaires semblent se dessiner :
1. La voie judiciaire : Marine Le Pen dispose de plusieurs recours (appel, requête en relèvement de peine, QPC sur l'exécution provisoire) qui pourraient lui permettre de se présenter en 2027.
2. La voie institutionnelle : Le "ticket présidentiel" avec Jordan Bardella candidat à l'Élysée et Marine Le Pen pressentie pour Matignon offrirait une solution de contournement, sous réserve de clarification juridique.
3. La voie législative : Des pressions parlementaires pour modifier certaines dispositions de la loi Sapin pourraient également être exercées.
Un équilibre politique délicat
Le dernier sondage ELABE pour BFMTV révèle une donnée fascinante : 67% des Français et 81% des électeurs RN estiment que Jordan Bardella a "autant voire plus de chances" que Marine Le Pen de faire gagner le RN en 2027.
Cependant, Bardella lui-même semble conscient qu'il ne dispose pas encore de "la même envergure électorale que Marine Le Pen, qui parvient à mobiliser un électorat populaire autour d'une image plus sociale" comme le souligne Benjamin Morel.
L'innovation constitutionnelle en marche
Cette configuration rappellerait, dans une certaine mesure, la situation sénégalaise récente avec le tandem Faye-Sonko, mais dans le cadre spécifique des institutions de la Ve République.
Une telle dyarchie constituerait une innovation constitutionnelle majeure - comparable à l'apparition de la cohabitation dans les années 1980 - mais cette fois au sein d'une même famille politique.
Des questions ouvertes
Ce scénario soulève plusieurs interrogations :
Comment s'articulerait la répartition du pouvoir entre un président Bardella et une Première ministre Le Pen ?
Quelle serait la réaction des institutions européennes face à cette configuration, particulièrement compte tenu du fait que la condamnation concerne précisément des détournements de fonds européens ?
La loyauté entre les deux dirigeants pourrait-elle résister à l'exercice du pouvoir ?
Comment le Conseil constitutionnel se positionnerait-il face à la nomination d'une personne frappée d'inéligibilité à la tête du gouvernement ?
La vie politique française entre dans une phase de reconfiguration potentielle où les obstacles institutionnels pourraient être transformés en opportunités stratégiques. Comme souvent dans notre histoire, c'est à travers les crises que se réinventent nos institutions.